Je m'aime en morceaux

Aussi loin que mes souvenirs me le permettent jusqu'à mes 11 ans, je ne crois pas m'être fait des représentations de mon corps. Je n'avais pas d'avis dessus, je ne réfléchissais pas vraiment à la manière de m'habiller tant que je me sentais libre de mes mouvements. Je ne me trouvais ni belle ni moche, je ne m'en posais même pas la question. J'aimais ma souplesse, ma rapidité, marcher sur les murets le plus longtemps sans tomber, sauter dans les carreaux sans toucher les lignes qui en démarquaient les contours. Je me déplaçais tout le temps à vélo, je me sentais libre.


J'ai beaucoup de photos où je suis en culotte avec ou sans tee-shirt dans le jardin, à la plage, dans des ruisseaux,... Que j'ai l'air heureuse! Cheveux attachés oreilles décollées ce n'était pas bien grave et avec du recul j' y trouve même un certain charme.


En quatrième, mon corps change. Un sentiment de honte, de gêne monte en moi. Mes camarades se moquent de moi parce que j'ai les cheveux bouclés, parce que ma tenue ne correspond pas à leurs attendus, parce que je suis sensible et que je pleure facilement.

En me lisant, je me rends bien compte que cela n'est pas grand chose mais je peux vous dire que j'ai en mémoire des passages où je mange seule dans le réfectoire où on me jette des bouts de pain. Des récréations où je m'enferme dans les toilettes pour ne pas être vue seule. De cette fois où je suis au plus mal, mes parents m'offrent un moment de répit en me faisant rater une journée. Ce coup de fil passé sur le téléphone fixe, le "ON T'EMMERDE" que j'entends à ce moment-là devant les yeux de mon père, je ne l'ai toujours pas oublié.


Au lycée, je commence à me sentir soulagée mais déjà j'ai développé cette idée que la beauté résoud tout. J'avais l'impression que ma vie serait plus simple si je suis socialement perçue comme une belle fille. Je passe des heures sur des blogs de filles anorexiques. J'ai envie d'être comme elles. Aveuglée par le fait qu'il s'agit d'une maladie, je suis impressionnée par leur volonté de fer. Je crois que c'est à ce moment-là où je me dis que je serais toujours une fille banale. Le faire-valoir, celle qui mettra toujours ses amies en valeur.

Je sors avec mon premier copain à 18 ans. J'ai presque l'impression de lui être redevable de bien vouloir de moi que je n'ose rien dire qui pourrait le contrarier. Je suis quittée cinq mois après pour une autre. Encore une fois, je me dis que je ne suis pas assez bien pour que quelqu'un reste avec moi.


A la fac, je suis en constante recherche de la validation des autres sur mon physique. Je dépense en maquillage, vêtements, chaussures bien plus que nécessaire. Je n'achète pas du matériel, j'achète de la confiance en moi. Je ne m'investis pas suffisamment dans des études qui pourtant me plaisent. Sortir, boire sont mes principaux loisirs. Je sais faire la fête et je rencontre des gens qui me font évoluer intellectuellement.


A 21 ans, je rencontre un homme avec qui je vais rester cinq ans. Nous avons vécu une belle histoire qui a façonné la femme que je suis devenue. Nous avons évolué différemment et je pense que j'ai également beaucoup donné pour être aimé. En effet, les mois passent et je vois bien que mon corps change. Je suis très stressée et je compense en mangeant. J'ai mon premier emploi sans avoir validé un diplôme de niveau supérieur. On me le fait bien comprendre et je dis toujours oui à tout comme si j'étais redevable à vitae aeternam. Dans mon couple, je m'investis à 100% et je culpabilise beaucoup de ne pas avoir su garder ma minceur. Je fais un rééquilibrage alimentaire, je perds dix kilos. Je reprends le pouvoir sur moi-même mais malheureusement je finis par tout reprendre et bien plus. Je comprends bien que le niveau d'attention que j'ai, correspond à l'attractivité que je suis capable de générer.


A 26 ans, je retourne chez mes parents avec un trou dans le coeur et un niveau de confiance en moi négatif. Je vois sur une chaise un Tee shirt des 10km de Tours à ma mère et là j'ai le déclic. Je me dis que cette course a lieu dans 9 mois, comme la durée d'une grossesse. Je la vois comme un cap, la promesse de faire quelque chose où j'irai au bout (je n'avais jamais encore validé de diplôme). Nous sommes le 12 janvier 2017 et je cours un premier tour autour du lac (2,4km) qui me semble une éternité. Je me réapproprie mon corps et délester de quelques kilos je recommence à l'apprécier.


A 27ans, je rencontre une personne qui n'aura de cesse de me rabaisser. A l'issue d'une relation intime, il a cette phrase remplie de délicatesse: "tu as bien maigri, c'est cool mais tu n'es pas encore parfaite".


Aujourd'hui, j'écris ce texte non pas pour vous donner les clefs et vous dire que c'est résolu.

Je pèse 75 kilos pour 1m68 et j'ai l'impression de vous avouer un crime. Je suis partie au ski cet hiver et l'équipementier m'a demandé devant les autres clients combien je pesais. J'ai préféré mentir et j'ai souffert en silence dans mes chaussures trop serrées.

Je me suis remise à courir et j'ai les genoux en feu. Je dois utiliser de la crème antifrottement parce que j'ai les cuisses qui se touchent. Mes yeux se noient dans mes joues. Je déboutonne mon pantalon après le déjeuner. Je suis avec quelqu'un qui ne sort pas avec moi pour mon physique, il s'en fout un peu d'ailleurs je crois qu'il est plus à la recherche d'une forte complicité.

Pour gagner en confiance en moi, j'ai lu beaucoup de livres de développement personnel, je regarde des vidéos fitness, des recettes healthy. J'en retiens un peu de positif mais j'entends quand même ce message subliminal: tu ne peux pas t'aimer comme tu es aujourd'hui.

J'ai l'intime conviction que l'amour de soi ne se mérite pas. C'est un chemin qui prend du temps et peut-être que j'en verrai le bout à la fin de ma vie mais je serai très contente d'en avoir pris la route. Je me découvre des capacités à me relever, à oser et à continuer à vivre pleinement même si cela fait mal parfois. Je crois que je suis très sensible mais que je ne suis plus fragile. J'essaie de renouer et de réécouter la petite fille qui aimait jouer avec ses chats, aller cueillir des mûres dans les bois et se dire que si elle arrive à aller au bout de cette côte sans descendre du vélo, c'est qu'elle est plutôt cool !

J'écris ce texte parce qu'en période de confinement j'ai l'impression de ne pas pouvoir fuir face à moi-même. Alors pour m'aider, je prends des photos de moi mais jamais en portrait toujours en morceaux. C'est ainsi que je me préfère pour l'instant.





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