Mon silence, ma honte.

On est samedi, il est midi quinze je suis dans le rayon purées chez Picard. J'ai des larmes très douces qui me caressent en descendant le long de mes joues. Je me sens bien. Je me sens juste bien.





J'ai toujours eu une très bonne mémoire. Mes premiers souvenirs à mes trois ans. J'ai bien en tête les couleurs de chaque pièce et la disposition de notre appartement. Je vois le parc Mirabeau où nous nous rendons quand je sors de l'école. Le premier anniversaire où je me rends: dans le salon est étendu un fil où pendent des petits paquets. On nous bande les yeux pour aller les détacher. A l'âge de mes quatre ans, on me dépose chez mes grands-parents pendant que mes parents s'occupent du déménagement. Le premier jour dans ma nouvelle école, ma mère reste avec moi la matinée. Je la vois qui s'éloigne avec son manteau vert sapin lors de la récréation. Tout est simple quand on est petit. On te lève, on te prépare tes habits, on te fait à manger, on t'emmène à la sieste, on te fait jouer, prendre un bain, on te lit une histoire pour que tu puisses t'endormir. J'écoute les adultes sans faire d'histoire.

A la récréation du midi, les maternels sont mélangés avec les primaires. On attend chacun son service pour aller manger. Mon grand frère me fait toujours un bisou avant de retourner en classe. Je suis très fière de ce moment-là. Cette petite attention est très importante pour moi.

Quatre ans, c'est aussi l'âge auquel je découvre ce sentiment de honte. Je devais être entrain de jouer quand "un grand", terme qui représentait les primaires, s'approche et m'emmène dans un coin. Il me demande de baisser mon pantalon puis ma culotte. La scène se reproduit deux ou trois fois. Je m'exécute sans rien dire, sans remettre en cause sa demande. Je le fais machinalement comme si je montrais mes genoux. Je ne sais pas si c'est bien ou mal. Un jour, il me demande de le faire devant ses copains. J'allais descendre mon pantalon quand ils se mettent tous à rire. Je comprends que je fais quelque chose que je ne devrais pas et je me rétracte. J'ai le sang dans les joues, je pleure, "j'ai envie de le dire" mais quelque chose m'en empêche. Je crois que c'est moi qui ait fait une bêtise.





Je vais avoir vingt-deux ans, je suis en période d'essai dans une agence de travail temporaire. Nous sommes deux, le manager et moi. Il a une trentaine d'années, jeune papa et il a "envie de me faire confiance". Bien que j'ai changé trois fois d'orientation, il trouve que je dégage une certaine maturité et il apprécie ma fraîcheur. Nous nous tutoyons, je crois que nous nous entendons plutôt bien. J'accepte d'aller lui chercher son café et ses jeux à gratter dans le bureau de tabac face à notre agence. Je suis contente de me lever le matin, j'ai l'impression d'avoir trouvé ma place. Je suis très impliquée, j'ai envie d'apprendre: passer les annonces pour trouver des candidats, comment mener un entretien, rédiger des synthèses de profil pour le client,... Le vendredi après-midi c'est le débriefing de la semaine. Je lis mes comptes-rendus. Il se tient devant moi en train de jouer avec des sachets de sucre. Je sais qu'il ne m'écoute plus depuis un moment. Le sachet dans la main, il vise dans mon chemisier. Je sens le contact du papier sur ma poitrine. Il s'exclame: "Gagné!".

Assise sur ma chaise, je ne dis rien. D'un geste vif et rapide, je le retire. Il me dit que j'ai bien travaillé et que je peux rentrer chez moi et qu'il va faire de même. Sur le chemin du retour, je me regarde dans les vitrines, je suis très gênée. Je sais que l'on m'a manqué de respect. Je sais que nous ne sommes pas intime qu'il n'a pas à avoir cette attitude avec moi.Je n'en parle pas à mon copain parce que je ne veux pas qu'il s'inquiète ou pire qu'il s'imagine que j'ai allumé mon chef. Je me rejoue la scène et je m'en veux de ne pas m'être rebellée. Avec ou sans connotation sexuelle, c'est quand même très rabaissant. Je finis par conclure qu'il vaut mieux que je me dise que ce n'est rien. C'était à moi de ne pas me laisser faire.

Le lundi, je suis en formation à Blois. Le manager appelle toutes les heures pour ne rien dire, ce qui inquiète la collègue qui me forme. Elle commence à me demander comment cela se passe avec lui, s'il est correct avec moi. Au début, je réponds "oui oui" en changeant la conversation. Face à sa persistance, je lâche ce qu'il s'est passé dans le bureau. Je lui dis que je sais que cela n'est pas grand chose, mais que je me suis sentie très rabaissée et honteuse. Je lui fais promettre de ne pas en parler, je n'ai pas envie de perdre mon boulot, je ne veux pas attirer l'attention sur moi. Un souhait qu'elle n'écoutera pas et je la remercie. Trois semaines plus tard, je suis mutée dans une autre agence de la ville.


A 29 ans, j'ai bien grandi mais j'avais encore cette question sans réponse. Pourquoi est-ce que je me suis exécutée sans rien dire ? Un samedi je parle de ces évènements à ma psy. Je m'en veux de me laisser faire, de ne pas dire non. Je suis en colère contre moi-même.

Elle m'interroge: "Connaissez un enfant de 4 ans?". La veille, on a diné chez une amie où des enfants de 3 ans et demi à 10 ans jouaient dans le salon. "Concentrez-vous sur le plus jeune, est ce que vous croyez que si l'un des grands lui avait demandé de baisser son pantalon, qu'elle aurait été sa réaction?"

Je pleure. Très fort. Je comprends que je blâme et que je prends la responsabilité depuis très longtemps sur une situation parce que je regarde cette situation avec un regard d'adulte bien moralisateur alors que j'ai fait comme je pouvais à cet âge. L'enfance, c'est une période d'expérimentation qui peut s'avérer parfois brutale. Mes parents (mon père et mon oncle étaient directeur de centre de loisirs) m'ont très informé sur les gestes qui peuvent se faire ou pas entre un enfant et un adulte. L'école où j'étais également, je me rappelle avoir reçu un livret abordant ces sujets. J'ai cependant l'impression qu'il y a un tabou sur les jeux entre enfants.

Pour la deuxième situation, je m'en veux encore de ne pas avoir rétorqué mais au fond de moi je sais que j'ai bien fait d'en parler.

Quand je sors de la séance, je sens que j'ai vraiment avancé.


Un poids s'en est allé.







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