Six stations avant l'implosion.




Juin 2016, les yeux scotchés au plafond depuis deux heures j'ai l'esprit dans le vague. Je sais qu'il va falloir que j'aille à cet entretien mais une peur viscérale s'empare de moi rien qu'en y pensant. Je sais qu'il va falloir que je me présente, que je fasse bonne impression et que je m'explique. Que je me justifie. A la question: "Pourquoi votre dernier emploi s'est-il terminé?" , une question que j'ai posé des centaines de fois. Je me rends compte maintenant à quel point elle peut vous faire atteindre un niveau de nervosité incontrôlé. Qu'est-ce que je vais répondre?


Septembre 2015, chargée de recrutement depuis trois ans dans une agence de travail temporaire, je suis mutée en région parisienne à Poissy. C'est un choix de ma part pour rejoindre mon compagnon de l'époque qui a trouvé un emploi au Vesinet. Ce métier j'ai appris à l'aimer pour la diversité de tâches, le challenge et le relationnel quotidien. J'ai fait des erreurs, j'ai grandi, j'ai appris un tas de choses et j'ai tissé des liens vrais, forts mais toujours en gardant une certaine pudeur avec mes collègues. Je rejoins donc une nouvelle équipe dans un état d'esprit très positif et prête à poursuivre l'aventure ailleurs.


Octobre 2015, je m'adapte: une heure de RER matin et soir, une agence où les toilettes sont dans le bureau de la responsable. Un client pour qui je dois me lever à 4H30 du matin le lundi pour aller pointer les intérimaires à 6H30 dans l'usine. Je suis censée terminer à 16h ce jour-là mais face au nombre de personnes que je dois recruter, je n'y arrive pas.


Décembre 2015, la responsable de l'agence part vers d'autres horizons. Je ne le vis pas très bien, je savais qu'elle faisait en sorte de me faciliter la vie même si ce n'est pas simple pour elle aussi. Je termine tous les soirs à 20h, j'arrive chez moi à 21h. Je fais des bâtons à chaque fois que le téléphone sonne (43 fois) et que la porte s'ouvre (26). J'appelle 30 personnes chaque jour, pour en recevoir quatre en entretien collectif, individuel puis passage de tests. Je gère les déclarations uniques à l'embauche, les contrats, les paies, les visites médicales, les inscriptions des dossiers, la commande des équipements de protection individuelle. Je règle les incompréhensions des salariés, on invite le client à voir comment je procède. On invite une responsable grand compte à vérifier que j'applique bien les process. Je me sens scrutée et surveillée. Je prends cela comme un défi: "vous croyez que je ne suis pas capable ? Et bien vous allez voir!".


Janvier 2016, juste avant de partir une semaine en congé, un homme s'en prend violemment verbalement à moi. Je ne fais plus la différence à ce moment-là entre ce que je représente et qui je suis. J'en fais des cauchemars. Je n'ai qu'une peur c'est qu'il revienne.


Février 2016, pour me donner du courage, je mange un paquet de Délichoc pour l'aller et celui du retour me sert de "récompense". Je ne bois quasiment plus d'eau, je tourne au Coca toute la journée. Le sucre me remplit d'une sensation de bien-être. Je commence à 7H00 et je ne pars pas avant 20H30. Le midi je m'empiffre de féculents tout en continuant à travailler. J'ai l'impression de compenser une dépense énergétique. Le soir c'est une casserole de pâtes à la carbonara. Je me nourris pour m'endormir. J'étouffe mes angoisses. Je me réveille la nuit: "Est-ce que j'ai bien fait signer le contrat ?", " j'espère que je n'ai pas fait une erreur d'inattention sur une fiche de paie", "faîtes qu'il/elle se rende bien chez le client".

Un matin j'arrive à 8H32, l'agence ouvre à 8H30. La responsable me demande si je connais nos horaires d'ouverture. Je lui réponds avec courtoisie que je termine tous les soirs à 20h30 au lieu de 18H. Elle me renvoie que ce n'est pas son problème et que ce n'est pas ce qu'elle me demande. Un vendredi après-midi, trois personnes me posent chacune leur question en exigeant une réponse de suite. J'ai la gorge qui se noue, je n'arrive plus à respirer, je m'effondre par terre. On ne me renvoie pas chez moi.

Le weekend m'angoisse, je ne pense qu'au lundi. Je n'ai aucune force, je ne fais que dormir.


Mars 2016, je rentre chez mes parents deux jours pour me reposer. Nous sommes à table et je compte les heures qu'il me reste avant de reprendre le TGV pour Paris. On me pose la question du "çà va?", celui qui va vous faire faillir, celui où vous ne pouvez pas vous dérober. J'explose en pleurs. Je ne peux pas y retourner. A 25 ans, c'est ma mère qui laisse un message à la manager pour expliquer que je ne viendrais pas demain.

Je me rends le lendemain chez le médecin à qui j'explique que je ne comprends pas très bien ce qu'il m'arrive. Je me sens extrêmement fatiguée, je ne fais que de pleurer. J'ai un premier arrêt d'une semaine. La responsable secteur appelle deux fois sur mon portable durant la semaine. Je bondis à chaque fois, c'est ma meilleure amie qui décroche tellement je ne me sens pas capable de parler. Le but de l'appel est d'uniquement savoir si je compte rester.

Je rassemble mes forces le lendemain pour lui dire que je vais démissionner. Je trouve cette fin injuste mais la rupture conventionnelle est inenvisageable. Je ne lutte pas, je n'ai pas de force pour.


Avril 2016, je pleure en faisant la queue dans un Monoprix, je pleure dans le métro. La démission actée, tout le monde pense que cela ça s'arranger. Je vais dans les musées gratuits: le parfum Fragonard, la Vie Romantique, le thé Mariage Frères. Je dors 4heures par nuit. Je suis en suractivité cérébrale. Je ne décroche pas. Je revois le médecin qui me prescrit un antidépresseur et anxiolytique. Le temps de trouver le bon dosage, j'ai des maux de tête incroyables. Je me sens seule. Je passe mon temps à lire et réfléchir. Aller me laver est un martyre.

Je retourne voir le médecin en lui expliquant que je ne comprends pas le sens de ma vie.

Il pose ses lunettes et me dit: " Je crois que la question que vous vous posez n'est pas très saine si vous y pensez trop souvent". Il me fait une prescription pour aller aux urgences psychiatriques. J'ai honte de me retrouver là. Une psychiatre me reçoit et me propose une hospitalisation de 18h à 8H30 tous les soirs dans une clinique de repos. Le fait d'accepter a été une des meilleures décisions de ma vie. Je lâche prise, je me retrouve dans un lieu où on ne se précipite pas sur moi si je pleure et on laisse le temps à mes larmes de couler. Je ne me regarde pas dans la glace pendant 3 semaines. Je fais le rêve d'une casserole qui chauffe sans rien dedans. Le moment où elle éclate me réveille.


Mai 2016, le traitement commence à fonctionner et je dors 18H par jour. Je lis Paul Eduard, Louis Aragon, Gustave Flaubert, Lewis Carroll quand je suis éveillée et je regarde Walking Dead, un drôle de programme qui me fait du bien. Peu à peu, j'ose prendre le bus. Je me balade autour du lac. Les gens me font moins peur.



Mes amies sont très présentes, l'une d'elle m'offre un pull que je trouve parfait pour aller à la clinique. Une autre est enceinte et voir son ventre rebondit me rend heureuse. Mon conjoint est désemparé, elle le pilier, elle qui sourit tout le temps, comment dois- je composer avec cette personne là que je ne comprends pas ?





Juin 2016, je passe cet entretien et à la question tant attendue, je réponds que j'avais envie de changer d'air. J'avale ma salive avant de répondre et je sens ma pomme d'Adam qui trahit ma gêne. C'est trop tôt et je le sais. Mon CDD ne sera pas renouvelé quatre mois après.


Et aujourd'hui, qu'est-ce que j'en retiens?

Beaucoup de personnes ne comprennent pas cet attachement que j'ai pour mon chat. Ce chat c'est ma bouée de sauvetage. Un psychiatre m'a dit un jour, mais qu'est-ce qui vous ferait vraiment plaisir? Dans un flou total, je réponds que je n'en sais rien. Il me dit et si je remonte dans le temps qu'est-ce qui aurait fait plaisir à la Lucile enfant ? Vous connaissez la réponse. Le fait de m'occuper d'un être m'a permis de reprendre confiance en moi.




Et professionnellement?

Je pense au commentaire de cette coordinatrice d'équipe à propos de moi: "Lucile a tellement envie de prouver qu'elle est capable qu'on peut lui demander n'importe quoi, elle dira toujours oui."


Vous l'aurez compris tout n'est pas complètement réglé, mais c'est une étape passée.

J'ai écris ce texte pour toutes les personnes qui connaissent quelqu'un dans cette situation. Le meilleur conseil que je puisse vous donner, c'est que dès qu'elle vous en parle laissez-la aller au bout sans chercher à empêcher ses larmes de couler. Chacun son histoire, chacun son chemin pour s'en sortir.

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