Yvonne, partie 1.

J’ai fait la connaissance d’Yvonne.






Yvonne, une octogénaire de Montoire sur le Loir qui habite une petite maison remplie de bibelots qui n’ont rien à voir entre eux mais dont l’ensemble donne un certain charme. Le genre de lieu parfaitement décrit dans la chanson «La mère à Titi » de Renaud. On est bien loin des appartements aux camaïeux de couleurs assorties, aux accessoires tendances du moment qui n’ont aucune histoire à raconter et où l’on n’ose rien toucher.

Son visage est encadré par un head-band en laine grise qu’elle porte sur ses cheveux blancs et brillants. De jolies boucles d’oreille dorées et vert pomme rappellent la lumière de ses yeux. Quand je la regarde, je ne vois pas une femme de 88 ans mais la petite fille espiègle qu’elle a dû être. Sa vie aux occupations simples la rend heureuse. Chaque matin, elle commence sa journée en faisant le tour de son jardin qu’elle continue d’entretenir seule. Elle parle cinq langues : le français, le slovaque, le tchèque, l’allemand et le russe dont elle donne un cours une fois par semaine. Et tous les mercredis, elle chante dans une chorale.

Une vie aujourd’hui tranquille mais qui n’est pas à l’image de son parcours incroyable.

Yvonne n’a pas eu d’enfants, et plus les années passent plus le cercle familial se restreint. Elle n’a jamais vraiment osé parler de peur de ne pas être crue et parce qu’elle pensait que le silence et le temps rendaient les souvenirs moins douloureux. Aujourd’hui, elle est persuadée d’une chose : l’histoire doit être racontée. C’est lorsque l'on oublie que l’on reproduit les erreurs.


Une enfance sous le signe de l'insouciance.

Après la guerre 14-18, un appel de la France est lancé à travers l’Europe pour aider à la reconstruction du pays. C’est dans ce contexte que ses parents arrivent dans l’hexagone.

Pierre WALENT, travaille dans un laboratoire de plantes médicinales-herboristerie à Paris. Émilie MICHALIKOVA s’occupe de son mari malade et de leur fils Etienne. Leurs cinq premiers enfants sont décédés d’une maladie sanguine transmise par son époux dont Etienne a pu se remettre grâce à une transfusion dès la naissance. Émilie se rend à la pharmacie où travaille Pierre pour se procurer des médicaments. Ils font connaissance, leurs origines slovaques communes les rapprochent et des liens amicaux se tissent. Pierre soutient Émilie lors du décès d’Anton.

Quelque temps plus tard, l'amour prend le pas sur l'amitié. Ils emménagent dans un petit hôtel, se marient et ont un premier enfant nommé Pierre également. Yvonne me parle d'un couple qui sera toujours resté très amoureux. Lorsque sa mère posait le plat sur le table pour le déjeuner, son père lui embrassait la main. En 1934, ils louent un terrain au 165, avenue Maréchal Foch à Bagneux pour 90 ans où ils construisent une maison. (Aujourd’hui, il n’en reste rien, une école l’a remplacé) Dans leur jardin, on y trouve une serre avec des oiseaux, des brebis, une chèvre, des poules, des lapins, un chien et des arbres dont les fruits sont vendus au marché Porte d’Orléans. Son père est devenu chauffeur taxi, et ils ont dorénavant deux voitures: une Mathis et une Renault.





Sa mère travaille chez un couple aisé à la tête d’une maison d’édition, elle s’occupe de leur demeure.Très cultivée, elle parle six langues: hongrois, slovaque, allemand, français et un peu de tzigane. A l'âge de sept ans, elle s'occupait d'un nouveau-né dans une famille aristocrate à Vienne.

Son frère Etienne, âgé d’une dizaine d’années de plus était leur ange gardien.

Elle se décrit comme une petite fille brune et pourrie gâtée. Pierre, orphelin très jeune n’avait jamais connu la chaleur et le bonheur d’une famille.

A l’école, elle se souvient du parfum du lait tiède dans le bol et des vitamines qu’on leur donnait sous forme de comprimés. Ses frères étaient tenus de porter un tablier : Etienne un noir et Pierre un bleu. Yvonne porte des robes avec des fleurs brodées créées par sa mère. Elle voulait que ses enfants aient une présentation soignée en toute occasion. Lors de la récréation, je jouais à la marelle, la corde à sauter, les garçons jouaient aux billes.



C’est dans ce contexte d’enfance heureuse que démarre la guerre le 3 septembre 1939.

Pierre présent en France depuis seize ans se sent concerné et s’engage comme volontaire dans un régiment d’étrangers.




Le 22 juin 1940, la France signe un armistice avec l’Allemagne et le pays est divisé en

deux : la zone « Libre » et la zone « Occupée ». Yvonne et sa famille sont donc dorénavant dans cette dernière. Dans un premier temps, elle ne perçoit pas les nazis comme un danger. Beaucoup s’arrangent de leur condition d’enfant pour les manipuler en leur offrant des friandises.


Le 21 mars 1941 restera à jamais gravé dans sa mémoire.

Deux hommes sonnent à la porte. Ils apprennent qu’ils ont 24h pour faire leur bagage dans la limite de 26 kilos et prendre un peu de nourriture. C’est l’ordre d’expulsion pour le retour en Slovaquie de toute la famille. Le lendemain, une voiture les emmène direction gare de l’Est. Assise à l’arrière, Yvonne voit leur chien Kiki leur courir après. Plus son corps se fait petit, plus les larmes coulent en silence le long de ses joues.


Yvonne me dit, c'est le jour où mon enfance s'est terminée. Je suis devenue une adulte à 7 ans...


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