Yvonne Partie 2: Etrangère dans son pays d'origine.


Quelques précautions...

Ce texte est basé sur le témoignage d'Yvonne et donc ses souvenirs en tant qu'enfant de sept ans. Elle a vécu et vu des horreurs mais le but de cette transmission de mémoire n'est pas de perpétuer la haine ou de pousser à voter pour un parti plutôt qu'un autre, bien au contraire. Depuis notre rencontre, j'ai fait beaucoup de recherches sur cette période et il est bien difficile de récolter des témoignages sur le quotidien des habitants. Mis à part "Goodbye Lenin" et "Barbara", je suis en incapacité de vous citer plus de films abordant ce sujet. Adriana Sklenarikova que l'on connait tous sous le nom de Karembeu, a écrit un livre où elle raconte son enfance en Tchécoslovaquie: "Je viens d'un pays qui n'existe plus". Vous pouvez en lire les premières pages ici : https://ref.lamartinieregroupe.com/media/9782021166378/116637_extrait_Extrait_0.pdf

La honte, la peur, la proximité dans le temps, beaucoup de raisons peuvent expliquer le peu de témoignages récoltés.


Quelques repères historiques

Afin de faciliter votre lecture et votre compréhension, je vous ai mis quelques repères historiques:

👉 le 14 mars 1939, la République slovaque est proclamée à la suite du démantèlement de la Tchécoslovaquie. C'est un état satellite de l'Allemagne nazie, les troupes allemandes occupent toute la partie ouest de la Slovaquie dont Bratislava. Ce gouvernement craint davantage l'expansionnisme soviétique que les visées politiques du troisième Reich. La RS est un état totalitaire appliquant des lois antisémites.


👉 en 1940, suite à la défaite de la France face à l'Allemagne, un accord est passé entre les deux pays pour que tous les ressortissants tchécoslovaques soient rapatriés dans leurs pays (dorénavant séparé en deux). La Slovaquie a une position géographique stratégique dans ce conflit et comprend beaucoup d'usines d'armements fournissant le dominant.


👉 en 1948, création de la République Socialiste Tchécoslovaque, dirigée par le Parti Communiste Tchécoslovaque et inféodé à Staline. Ce régime ne prendra véritablement fin qu'en novembre 1989. Les grandes réformes du PCT sont la nationalisation de toutes les entreprises de plus de 50 salariés soit 95% des mines, usines, compagnies d'assurance et la totalité du commerce extérieure passe dans les mains de l'état. Une purge y sera établie où trente mille personnes seront poursuivies devant les tribunaux politiques.



La suite






Ils arrivent à la gare de l’Est, on les conduit sur le quai au wagon 6-7.

Où vont-ils ? Que va-t-il leur arriver ? Pourquoi ?

Un silence de mort habite ce wagon. Yvonne me décrit la scène :

« On était comme des inconnus entre nous. Chacun était dans son coin personne n’osait se regarder. On ne savait pas où on allait. On entendait des voix allemandes à certaines stations. Les heures passent. On nous fait descendre à Salzbourg en Autriche. Nous sommes les seuls, ce qui nous étonne. On est resté sur le perron avec une couverture pour cinq et quasi rien à manger pendant quatre ou cinq jours. Puis on nous fait repartir sans aucune explication.

Je ne me souviens pas comment je suis arrivée dans le camp de réfugiés, à Bratislava en Slovaquie.

Je crois que je me suis tant mise en dehors de moi que je n’ai pas de souvenir. »


Dans un premier temps, ils se retrouvent

dans une baraque en bois, avec des matelas de paille où ils resteront deux à trois mois.

La famille sera ensuite séparée dans le camp. Yvonne sera mise dans un internat pour fille et Pierre pour garçon. Ils ne pourront se voir qu’à travers un barbelé. Leurs parents et Etienne se retrouvent à travailler dans une tannerie pour les allemands. Elle se demande: "Qu'ai-je pu bien faire comme bêtise pour mériter une telle punition? ". La famille ne pourra se voir que le dimanche. Ce découpage crée « des rayures gravées profondément » sur les liens familiaux.

Etienne à l’âge de seize ans parvient à se sauver du camp, il passe par l’Allemagne et retourne en France où il deviendra parachutiste à l’unité militaire française. Yvonne ne le reverra pas pendant 39 ans (nous y reviendrons plus tard...).


En 1945, c’est la fin de la guerre, la fin du camp et de ses unités mais ce n’est pas une libération pour les slovaques. Un nouveau régime totalitaire est rapidement mis en place dont l'idéologie est radicalement inverse.

Après cinq ans de séparation forcée, la famille est à nouveau réunie dans un appartement.

Émilie devient responsable de cuisine dans une laiterie et Pierre renoue avec le métier de chauffeur de taxi.

Une maman qui se retrouve avec sa fille de douze ans alors qu'elle l'a quitté à sept.

Comment les aider à panser leur blessure, à oublier ces terribles années ?

Elle fera en sorte de sans cesse occuper ses enfants pour ne pas qu’ils pensent, qu'ils ne réfléchissent à ce qu'il leur était arrivé. Elle avait emmené sa machine à coudre depuis la France en sachant qu'elle lui servirait toujours. La coiffure, la couture, la sténodactylo,le dessin ... Elle impose un programme drastique presque maladivement : « On n’a pas le temps de parler, on a le temps de faire ». Yvonne comprend aujourd’hui sa façon d’agir. Maintenant, c’est aussi sa façon de gérer son quotidien d’avoir beaucoup d’occupations pour se distraire.





A table, on n'aborde pas la situation politique de la Slovaquie. Pierre et Yvonne ne sont pas non plus curieux, ils respectent les conversations « entre adultes ». Ils n’en parlent et ne parleront jamais de cette période entre eux. La honte les unit et les fait taire.

A l’école, elle ne parle ni le slovaque ni le russe ce qui ne l’aide pas à s’intégrer. Ses parents ne s’imaginant pas retourner en Slovaquie pour y vivre ne leur ont jamais appris.

Elle et son frère sont identifiés comme français et sont victimes de racisme (il représente l’Ouest, le nouvel ennemi de l’URSS) :

« On était des pestiférés, on nous appelait les sales français, on nous frappait sans raison, aucune amitié n’était possible ».

Après le collège, Yvonne travaille. Faire des études était possible mais accéder au meilleur poste était toujours une histoire d’être bien vu, de faire bonne figure auprès du parti et d’en faire toujours plus. La délégation était la bienvenue. Vous deviez signer une attestation où vous confirmiez que vous n’étiez pas adhérent à un parti opposé.

Staline est présenté comme l’équivalent de Dieu. Dans la rue, c’est la propagande, aucune publicité pour des articles mais son image est partout. D’ailleurs à l’école, le russe était plus important que le slovaque. Une faute d’orthographe en russe était beaucoup plus réprimandée qu’en slovaque.

Yvonne, française et avec un frère (Etienne) ayant réussi à s’échapper, est particulièrement surveillée. Les responsables politiques sont les gardiens du comportement des soupçonnés.

Chaque matin, avant de commencer le travail, la journée démarre par dix minutes de rassemblement politique. Du bourrage de crâne. On tire tous les points positifs du parti. La critique est impossible. Si un dissident était repéré, il était envoyé au goulag en Russie.

Le discours tenu était celui-ci : « On est redevable à la liberté. Cracher le sang pour être méritant. »

C’était la prison à ciel ouvert, la soumission absolue.

Dans les magasins, on y faisait toujours la queue alors qu’il n’y avait presque rien. Le rationnement est utilisé. La culture sous toutes ses formes est censurée à partir du moment où elle ne fait pas la gloire du parti. On vit dans une zone où l'on ne parle que de l'est, tout ce qui concerne l'occident n'existe plus.

Yvonne conclut cet entretien:

"De la princesse, je suis devenue zéro, même pas une poussière. On avait un sentiment de honte pour rien. C’est psychiquement un retournement de vous-même. Cela a anéanti notre famille."





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